Le Mystère d'As-Sâmirî : L'Architecte du Veau d'Or selon le Coran
Introduction
Au cœur de l'un des épisodes les plus dramatiques de l'histoire des Enfants d'Israël se trouve une figure aussi mystérieuse que cruciale : as-Sâmirî. Alors que la Bible attribue un rôle central au prophète Aaron Alayhi'salam, le frère de Moïse (Moussa Alayhi'salam) dans l'affaire du Veau d'or, le Coran présente le vrais récit , centré sur cet unique personnage.
Qui est-il? D'où vient-il et quelles étaient ses motivations? Ce premier article plonge au cœur de la tradition islamique pour lever le voile sur l'homme que le Coran désigne comme le seul et unique responsable de cette grande apostasie, et explore les légendes fascinantes qui entourent ses origines.
Le Récit Coranique : Un Coupable Unique
Au cœur du récit coranique de l'Exode, dans la sourate Ta-Ha, émerge une figure aussi centrale qu'énigmatique : as-Sâmirî. Le Coran le présente comme l'unique et sinistre architecte de l'épisode du Veau d'or, l'un des actes d'apostasie les plus graves de l'histoire des Enfants d'Israël.[1], [2]
Cette narration se place en opposition directe et fondamentale avec le récit du Livre de l'Exode dans la Bible, où le personnage d'as-Sâmirî est totalement absent. Dans la tradition biblique, c'est Aaron, frère de Moïse et futur Grand Prêtre, qui assume un rôle central et profondément problématique dans la fabrication de l'idole.[3], [4]
Cette divergence n'est pas un simple détail narratif ; elle constitue un point de rupture théologique majeur qui révèle des conceptions distinctes de la prophétie, de la responsabilité et du péché.
La version coranique de l'épisode du Veau d'or, principalement détaillée dans la sourate Ta-Ha (versets 20:85-97), se distingue par sa clarté dans l'attribution de la culpabilité. Elle innocente la communauté dans son ensemble et surtout Aaron, pour concentrer l'entière responsabilité sur un seul individu : as-Sâmirî.
Le drame s'amorce alors que Moïse se trouve sur le mont Sinaï, en communion avec Dieu. C'est là qu'il reçoit la nouvelle de la trahison de son peuple. La révélation divine est sans équivoque : « Nous avons mis ton peuple à l'épreuve après ton départ. Et le Samaritain (Sâmirî) les a égarés ».[5]
Cette intervention divine initiale établit d'emblée un cadre narratif précis : le peuple est une victime mise à l'épreuve, et as-Sâmirî est l'agent actif de l'égarement. Cette formulation dédouane Aaron dès le commencement, une divergence capitale avec le récit biblique.[1], [2]
De retour parmi les siens, Moussa Alayhi’salam confronte un peuple qui justifie ses actes en expliquant avoir été « accablés par le poids des ornements de ce peuple [les Égyptiens] », qu'ils ont jetés dans un feu. Le texte précise alors : « et le Sâmirî aussi [les jeta] ».[6] C'est de cet acte collectif de se délester d'un fardeau qu'as-Sâmirî tire parti pour accomplir son méfait.
Après avoir réprimandé son peuple et écouté la défense de son frère Aaron Alayhi'salam, Moïse Alayhi'salam, se tourne vers le véritable coupable et l'interroge directement : « Quel a été ton dessein, ô Sâmirî? ».[7], [8] La réponse d'as-Sâmirî est le cœur de l'énigme et révèle la nature de sa transgression : « J'ai vu ce qu'ils n'ont pas vu: j'ai donc pris une poignée de la trace de l'Envoyé ; puis je l'ai lancée. Voilà ce que mon âme m'a suggéré ».[8], [9], [10]
Cette confession est riche de sens et a fait l'objet de nombreuses exégèses. Les commentateurs musulmans classiques (mufassirûn) s'accordent à interpréter "l'Envoyé" (ar-Rasûl) comme étant l'ange Gabriel (Jibril Alayhi'salam) chevauchant sa monture lors de la traversée de la Mer Rouge pour anéantir Pharaon.[2], [10], [11]
La "trace" (athar) est comprise comme la poussière soulevée par les sabots de sa monture. As-Sâmirî prétend donc avoir eu une perception surnaturelle, une vision que le commun des mortels n'a pas eue, lui permettant de s'emparer d'un élément – cette poussière – doté d'un pouvoir mystique et vivifiant.[12] Sa motivation n'est pas une simple impulsion, mais le fruit d'une perception qu'il juge supérieure, pervertie par son propre ego (nafs).
La poignée de poussière devient l'agent catalytique de la création idolâtre. En la jetant sur l'or fondu des Israélites, as-Sâmirî ne fabrique pas une simple statue inerte. Il produit un veau décrit comme un « corps » (ijlân jasadan) capable d'émettre un « mugissement » (khuwârun).[2], [8], [13]
Cet aspect semi-vivant de l'idole est crucial pour comprendre son pouvoir de séduction. Les traditions islamiques ont exploré la nature de ce son : pour certains, il était simplement produit par le vent s'engouffrant dans la structure creuse de la statue ; pour d'autres, c'était un artifice d'as-Sâmirî, dépeint comme un magicien ; mais pour la majorité, le mugissement était une propriété miraculeuse conférée par la poussière sacrée de l'ange.[2], [11], [14]
Le Coran souligne cependant l'impuissance fondamentale de cette idole : « Ne voyaient-ils pas qu'il [le veau] ne leur répondait pas et ne pouvait ni leur nuire ni leur être utile? ».[2]
Le Coran disculpe totalement Aaron Alayhi'salam. Lorsque Moïse Alayhi’salam, dans sa colère, le saisit par la barbe, Aaron plaide son innocence en mettant en avant sa crainte de créer une division au sein du peuple :
« Ô fils de ma mère! Ne me saisis pas par la barbe ni par la tête. J'ai vraiment craint que tu ne dises : 'Tu as causé la division parmi les Enfants d'Israël, et tu n'as pas observé ma parole' ».[2]
Le texte précise qu'Aaron avait bien tenté de les raisonner en amont, leur rappelant que le veau n'était qu'une épreuve et que leur véritable Seigneur est le Tout Miséricordieux.[6] Sa passivité apparente n'était donc pas une complicité, mais une tentative pragmatique de préserver l'unité de la communauté en attendant le retour de son frère, l'autorité légitime.
Cette narration coranique n'est pas un simple remaniement du récit biblique. Elle répond à une nécessité théologique fondamentale de l'islam : le concept de isma al-anbiyâ, la protection des prophètes contre les péchés majeurs.
Aaron, étant considéré comme un prophète (nabi) au même titre que Moïse paix sur eux, ne peut théologiquement pas être l'instigateur d'un acte de shirk (idolâtrie), le seul péché impardonnable en islam. Le récit biblique, en impliquant directement Aaron, pose donc un problème doctrinal insoluble.
L'introduction d'as-Sâmirî comme unique responsable est la solution narrative à ce dilemme théologique. Elle transfère l'intégralité de la culpabilité sur une figure extérieure à la lignée prophétique, préservant ainsi l'intégrité et l'infaillibilité de celle-ci. Le récit coranique s'engage ainsi dans une réécriture qui est aussi une correction théologique, alignant l'histoire sur ses propres axiomes doctrinaux.
L'Identité d'As-Sâmirî : Entre Mythe et Histoire
Au-delà de son rôle dans le drame du Veau d'or, la figure d'as-Sâmirî est entourée d'un halo de mystère que les traditions islamiques ont cherché à dissiper en lui construisant une biographie détaillée, bien que souvent contradictoire.
Les traditions exégétiques islamiques, notamment celles rapportées par des historiens et commentateurs de premier plan comme al-Tabari et al-Baydawi, lui attribuent un nom complet : Moussa ibn Zafar.[1], [15], [16] Le choix du prénom "Moussa" – le même que celui de Moïse en arabe – n'est pas anodin et préfigure une mise en parallèle symbolique entre les deux personnages.
L'un des aspects les plus frappants de la biographie d'as-Sâmirî est le manque de consensus sur ses origines. Cette diversité suggère une construction a posteriori, visant à donner de la substance à ce personnage coranique. Les sources le présentent tour à tour comme :
- Un Copte égyptien qui vivait dans le voisinage de Moïse et se serait joint à l'Exode.[16]
- Le chef d'une tribu des Enfants d'Israël nommée "Samira", qui serait encore connue en Syrie.[16]
- Un Perse originaire de la province de Kirman.[16]
- Un homme issu d'un peuple d'adorateurs de vaches, peut-être originaire d'Inde, qui aurait simulé sa conversion à la foi des Israélites tout en restant un hypocrite dans son cœur.[11], [16]
Cette multiplicité d'origines dresse le portrait d'un étranger, d'un "autre" par excellence, dont l'identité est fluide et insaisissable, le rendant d'autant plus apte à incarner la source d'une corruption extérieure.
La tradition la plus remarquable et la plus riche en implications théologiques est celle, rapportée notamment par Ibn Abbas, qui concerne sa naissance. Selon ce récit, Moussa ibn Zafar serait né durant la période où le Pharaon avait décrété le massacre de tous les nouveau-nés mâles des Hébreux – le même décret qui menaçait la vie de Moïse.[16]
Pour le sauver, sa mère l'aurait caché dans une grotte. Là, abandonné à son sort, il aurait été miraculeusement pris en charge par l'ange Gabriel (Jibril Alayhi'salam) en personne. L'ange l'aurait nourri en faisant couler de ses doigts du lait, du beurre et du miel, assurant ainsi sa survie et sa croissance jusqu'à l'âge adulte.[16]
Cette histoire de naissance établit un parallèle direct et saisissant avec le prophète Moïse. Les deux personnages, portant le même prénom, sont sauvés du même décret infanticide. Cependant, leurs destins respectifs constituent une inversion parfaite et tragique.
Moïse (Moussa Alayhi'salam), sauvé des eaux et élevé dans le palais du plus grand tyran de son temps, Pharaon, devient le prophète de Dieu et le libérateur de son peuple. À l'inverse, Moussa as-Sâmirî, sauvé par la providence divine et élevé par le plus saint des anges, Gabriel Alayhi'salam, devient l'architecte de la plus grande apostasie d'Israël.
Cette symétrie narrative, soulignée par un poète cité dans le tafsir de Maarif-ul-Quran [16], n'est pas une simple anecdote. Elle sert une leçon théologique puissante sur la primauté du libre arbitre sur le déterminisme. Elle démontre que ni l'environnement le plus hostile (le palais de Pharaon) ni la protection la plus sacrée (celle de Gabriel) ne peuvent contraindre une âme.
La foi et la rébellion sont ultimement des questions de choix personnel, une décision de l'âme qui, comme le dit as-Sâmirî lui-même, lui a "suggéré" le mal. As-Sâmirî n'est donc pas simplement un antagoniste ; il est construit comme un "anti-Moïse", une figure tragique dont l'histoire illustre de manière poignante que la guidance divine offre une opportunité, mais ne force jamais la destinée.
Conclusion du Premier Article
Nous avons ainsi découvert le portrait d'as-Sâmirî tel que dessiné par la tradition islamique : un individu unique, doté d'une perception surnaturelle mais perverti par son ego, qui endosse seul la responsabilité de l'idolâtrie du Veau d'or. Cette narration permet de préserver l'infaillibilité du prophète Aaron et offre, à travers la légende de sa naissance, une profonde méditation sur le libre arbitre. Mais cette version n'est pas la seule. Elle s'oppose radicalement à celle que l'on trouve dans la Bible.
Dans notre prochain article, nous traverserons le miroir des traditions pour explorer le récit biblique, où la responsabilité est collective et où Aaron joue un rôle bien plus trouble.
