Partie III : L'Éthique des Éveillés – Le Comportement (Akhlaq) comme le Miracle Suprême
Les miracles (Karamat) exercent une forte fascination, mais la sagesse soufie révèle que la véritable prouesse réside dans le comportement (Akhlaq).
Les maîtres soufis, à l'instar d'Al-Qushayri, s'accordent à dire : « Le plus grand Karamat est al-Istiqaama (la droiture). » L'Istiqaama implique une stricte observance de la Loi (Shari'a) et de la Voie (Tariqa), sans aucune dérogation. Ce miracle est perçu comme étant plus difficile et plus exceptionnel que de défier la gravité, de marcher sur l'eau ou d'anticiper l'avenir.
La raison en est simple : le nafs, l'âme charnelle, convoite les karamat (miracles), car ceux-ci l'honorent et attirent l'attention. Or, Dieu, Lui, exige l'istiqaama (la droiture). Le véritable saint est ainsi un chercheur de droiture, et non un collectionneur de miracles. Le comportement (Akhlaq) des Awliya est le fruit de ce prodige de la droiture.
Zuhd (Renoncement) : C'est le fondement. Les premiers saints, tels que le grand Hasan Basri de Bassorah (décédé en 728), ont défini le Zuhd non comme un rejet du monde, mais comme une « distance » intérieure. C'est refuser d'être possédé par ses biens. C'est une réaction ascétique face au luxe mondain qui détourne le cœur de sa véritable mission.
Humilité (Tawadu') : Le véritable Wali est souvent discret, inconnu. Le Prophète lui-même a mis en garde contre les apparences en parlant d'un homme « aux cheveux hirsutes, poussiéreux... auquel personne ne prête attention. Pourtant, s'il devait jurer par Allah, Allah honorerait son serment. » Les vrais saints, imprégnés d'humilité, fuient la célébrité. Ceux qui se vantent de leurs pouvoirs et les exhibent sont, selon les maîtres, des « imposteurs ».
Le Grand Jihad (Jihad al-Nafs) : Le comportement noble n'est pas inné ; il se construit. Il découle d'un « effort spirituel continu pour acquérir les qualités nobles et se purifier ». C'est le « grand combat » (Jihad al-Akbar) contre l'âme charnelle (nafs).
Adab (La Courtoisie Spirituelle) : C'est la soumission totale et aimante à l'exemple du Prophète. Les hagiographies des Compagnons (les premiers Awliya) témoignent d'une vénération profonde : ils se précipitaient pour recueillir l'eau des ablutions du Prophète ou un de ses cheveux tombés. Il ne s'agissait pas de superstition. C'était la reconnaissance de la baraka (bénédiction divine) qui imprégnait le véhicule de la Révélation, un adab parfait qui est la marque du Wali.
Le Karamat (comme Jilani sauvant le navire) est un événement passif, un don que Dieu accorde à un Wali qui a déjà atteint un certain niveau spirituel. L'Akhlaq (comme la droiture de Jilani, l'amour de Rabi'a ou l'ascèse de Hasan Basri) est un effort actif et continu, le Jihad al-Nafs. Le véritable miracle du Wali ne réside pas dans sa capacité à défier la physique (tayy al-ard) ; il réside dans sa capacité à maîtriser son propre nafs afin qu'il agisse comme un « cheval docile et bien dressé ».
Partie IV : L'Ascension (Al-Suluk) – Comment Atteindre Leurs Degrés
La question finale, la plus essentielle, est posée : « Comment atteindre leurs degrés ? » C'est la question que se pose le Murid, l'aspirant. La réponse du soufisme est unanime : on ne « devient » pas un saint, on « voyage » vers la sainteté. Ce voyage porte un nom : al-Suluk.
Le Voyage (Seyr-u Suluk)
Le soufisme est une Tariqa, signifiant littéralement « une Voie » ou « un chemin ». Le parcours sur cette voie est le Seyr-u Suluk (le voyage et l'itinéraire).
Le But du Voyage : C'est un « parcours d'éducation vers la maturité ». Le but du voyageur est de passer « de l'ignorance à la connaissance », « des désirs négatifs à la bonté et à l'intégrité », et ultimement, « de son propre être à Allah ».
Le Destin du Voyage : La destination est la réalisation de sa destinée spirituelle : devenir un Insan al-Kamil (l'Être Humain Mature, ou Parfait). C'est l'être humain qui, tel un miroir impeccable, reflète pleinement les attributs divins. Nous avons rencontré cet Insan al-Kamil dans la Partie I : c'est la définition même du Qutb. Le but du Suluk est donc de devenir le Qutb de son propre microcosme, en parfaite soumission à Dieu.
La Nécessité Inévitable du Guide (Murshid)
Ce voyage ne s'entreprend pas seul. Le soufisme est, par essence, une transmission. Le Murshid (le Guide Spirituel, également appelé Cheikh ou Pir) est le pilier de cette transmission.
Pourquoi est-il nécessaire ? L'histoire de Rumi et Shams en est la preuve narrative. La réponse doctrinale est directe : « celui qui n'a pas de maître, Satan devient son maître ». La voie est semée d'embûches subtiles de l'ego. L'aspirant doit « demander à son Seigneur de le joindre à un Véridique ».
Le Rôle du Murshid : Le Cheikh est le « pilote » qui connaît la carte de la Voie. Il est un « compagnon », un « miroir du maître intérieur », et un « accoucheur » qui aide l'âme du disciple à naître à sa réalité spirituelle. La relation avec lui est une « seconde naissance ». C'est le Murshid qui guide le Derviche (le disciple) dans la purification de son nafs (le faux-soi).
Les Outils du Voyage (Les Pratiques)
Le Murshid fournit au Murid les outils pour mener à bien le « grand Djihad » :
Tazkiya (La Purification) :
C'est le processus de nettoyage du nafs, de ses « désirs négatifs », pour le transformer en un « cheval docile ».
Dhikr (L'Invocation) : L'invocation continue des Noms Divins ou de formules sacrées. C'est le polissage du miroir du cœur, la nourriture de l'âme.
Muraqaba (La Méditation) :
L'art de « veiller ». C'est la conscience constante qu'« Allah est avec moi, Allah me voit, Allah m'observe ». C'est une pratique essentielle des aides du Ghawth.
Mahabba (L'Amour) :
L'amour, comme l'a enseigné Rabi'a, est l'essence. Dans la Tariqa, cela inclut l'amour pour le Murshid. Un maître soufi disait : « si tu es dans la voix et que tu n'aimes pas ton maître, tu peux rester en contact avec lui cent ans, tu ne reçois jamais rien de lui ». L'amour ouvre les « yeux, les oreilles et l'esprit » du disciple pour qu'il puisse recevoir la transmission spirituelle.
Conclusion : Une Histoire qui Commence
L'histoire des Awliya est une histoire fusionnée, non pas du passé, mais du présent éternel. Le Ghawth soutient le monde maintenant. Le Diwan se réunit maintenant.
Nous avons voyagé à travers cette histoire. Nous avons vu la structure de la sainteté dans la hiérarchie du Qutb. Nous avons vu le pouvoir de la sainteté dans les Karamat de 'Abd al-Qadir, le Ghawth en action. Et nous avons vu l'essence de la sainteté dans l'amour pur de Rabi'a.
Nous avons appris que le plus grand miracle n'est pas un prodige, mais le comportement (Akhlaq) parfait, l'Istiqaama. Et nous avons vu que la voie pour y parvenir est un voyage (Suluk) , une ascension qui ne peut être entreprise sans la main d'un Murshid.
L'autobiographie d'un Wali est un « témoignage de Dieu ». Ce rapport a été un témoignage de leurs histoires. Mais la vraie fusion, celle que l'utilisateur a demandée, se produit lorsque le chercheur réalise que l'histoire des Awliya n'est pas une collection de miracles passés. C'est une invitation.
Comme l'écrit Jalal al-Din Rumi, dont la vie fut une incarnation de cette transformation :
« Viens, viens, qui que tu sois, viens.
Que tu sois un infidèle, un païen ou un adorateur du feu, viens.
Notre caravane n'est pas celle du désespoir.
Viens, même si tu as brisé tes vœux cent fois...
Viens, et viens encore, viens. ».
Le voyage (suluk) pour atteindre leur degré est l'histoire qui commence maintenant.