Les concepts de Qutb et de Ghawth prennent vie dans les récits hagiographiques

Plongez dans les Karamat (miracles) des grands Awliya. L'histoire du Ghawth 'Abd al-Qadir Jilani, l'amour pur de Rabi'a al-Basriyya et la rencontre de



Partie II : Le Récit des Géants - Quand la Hiérarchie s'incarne

Les concepts de Qutb et de Ghawth prennent vie dans les récits hagiographiques. L'histoire fusionne la théologie et la biographie, et nulle part ailleurs cela n'est plus évident que dans la vie des géants spirituels qui ont marqué l'imaginaire mystique.

Les concepts de Qutb et de Ghawth prennent vie dans les récits hagiographiques. L'histoire fusionne la théologie et la biographie, et nulle part ailleurs cela n'est plus évident que dans la vie des géants spirituels qui ont marqué l'imaginaire mystique.

Sous-partie II.A : Le Sultan des Saints : 'Abd al-Qadir al-Jilani, l'incarnation du Ghawth al-A'zam

L'histoire de 'Abd al-Qadir al-Jilani (né en 1077 à Gilan, Perse) est le prototype du voyage du Wali. Jeune homme, il quitte sa mère pour étudier le fiqh (la jurisprudence Hanbali) à Bagdad, le centre intellectuel du monde islamique. Après avoir maîtrisé la science exotérique (Dhaahir), il disparaît. Il passera vingt-cinq ans en khalwa (retraite ascétique) dans les déserts d'Irak, luttant contre son nafs (ego).

Lorsqu'il revient à Bagdad, il est un homme transformé. Il devient le plus grand prédicateur de la ville. Son exploit, qui lui vaudra le titre de Muhi al-Din (le Revivificateur de la Foi), fut de réussir l'impossible : réconcilier « la nature mystique de l'appel soufi avec les exigences sobres de la loi islamique ». Il n'a pas aboli la Loi au profit de l'Esprit ; il a rempli la forme de la Loi avec la puissance de l'Esprit.

C'est ici que sa fonction de Ghawth al-A'zam (Le Plus Grand Secours) devient manifeste. Ses "miracles" (Karamat) ne sont pas de simples tours de magie ; ce sont les actes administratifs de sa fonction spirituelle.

Mais qu'est-ce qu'un Karamat? Avant de raconter, il faut définir. Un miracle de Prophète (Mujizat) est un acte public, souvent un défi, destiné à prouver l'authenticité de la mission prophétique (comme Moïse fendant la mer). Un miracle de Saint (Karamat, pluriel Karamat) est différent. Le mot vient de karam (noblesse, générosité). C'est un "charisme", un don d'honneur (charismata) qui se produit pour le saint, et non par lui. C'est un acte extraordinaire qui arrive à un Wali qui, de manière cruciale, ne prétend pas à la prophétie. L'exemple coranique fondateur est celui de Marie (Maryam), qui recevait des fruits d'été en hiver et d'hiver en été, un Karamat confirmant sa station spirituelle.

Les Karamat de 'Abd al-Qadir al-Jilani sont la manifestation narrative de sa fonction de Ghawth.

Le Récit du Navire Sauvé (Le Ghawth en action)

Un jour, le Cheikh 'Abd al-Qadir donnait son cours dans sa madrasa (école) à Bagdad, loin de toute mer. Soudain, il fit une pause. Son visage devint rouge, et il plongea sa main à l'intérieur de sa large robe, comme pour saisir quelque chose. Il resta ainsi un instant, puis retira sa main. Ses étudiants, stupéfaits, virent que sa manche était trempée, de l'eau s'égouttant sur le sol. Par adab (respect), ils n'osèrent pas poser de questions.

L'histoire fusionne deux mois plus tard. Un groupe de marchands, arrivés par la mer, se présenta à Bagdad. Ils se rendirent directement chez le Cheikh pour lui offrir de précieux cadeaux. Les étudiants, intrigués, leur demandèrent la raison. Les marchands racontèrent : « Il y a deux mois, notre navire fut pris dans une tempête terrifiante. Alors qu'il était sur le point de sombrer, dans notre désespoir, nous avons crié : 'Ô 'Abd al-Qadir, aide-nous!' (criant ainsi 'Ya Ghawth!'). À cet instant précis, une main apparut de l'invisible, saisit le navire, et le déposa en lieu sûr sur les flots calmés. » Les étudiants vérifièrent leurs notes : l'heure et le jour correspondaient exactement au moment où leur maître avait plongé sa main dans sa robe.

Ce récit n'est pas un simple conte merveilleux. C'est la définition même du Ghawth (Secours) rendue narrative. Il a répondu à l'appel au secours, transcendant le temps et l'espace.

Le Récit du Chien et du Lion (L'Autorité du Ghawth)

Un autre saint, Cheikh Ahmad Jaam, était connu pour un Karamat qui lui était propre : il voyageait sur un lion. Arrivant près de Bagdad, il envoya par arrogance un de ses disciples exiger de 'Abd al-Qadir qu'il lui fournisse une vache pour nourrir sa monture. 'Abd al-Qadir, souriant, fit préparer une vache.

Alors que le disciple du Cheikh menait la vache, un vieux chien errant, faible et malade, qui avait l'habitude de dormir à la porte de 'Abd al-Qadir, se leva et le suivit. Lorsque Cheikh Ahmad Jaam libéra son lion pour qu'il dévore la vache, le vieux chien se jeta sur le lion. Devant les disciples ébahis, le chien faible attrapa le lion à la gorge et le tua, avant de traîner la carcasse aux pieds de 'Abd al-Qadir.

Ce Karamat est une leçon sur la hiérarchie invisible. Le "miracle" d'un saint (le lion de Cheikh Jaam) est impuissant face à l'autorité du Ghawth. Même le plus faible des animaux (le chien) connecté au seuil du Ghawth hérite de sa puissance spirituelle et domine le miracle d'un autre. Cheikh Ahmad Jaam, comprenant son impudence, s'humilia et demanda pardon.

Le Récit du Voleur (Le Pouvoir de Transformation du Ghawth)

Un soir, un voleur pénétra dans la maison de 'Abd al-Qadir pour y dérober des biens. À l'instant même où il entra, il devint aveugle. Incapable de trouver ni butin ni sortie, il se tapit dans un coin, terrifié, où il fut découvert le matin.

Amené devant le Cheikh, le voleur tremblait. 'Abd al-Qadir posa ses mains bénies sur les yeux de l'homme, et sa vue fut immédiatement restaurée. L'homme tomba à genoux, demandant pardon. Le Cheikh dit alors : « Il est venu voler des biens matériels ; je vais lui donner un trésor qui durera pour toujours. ».

À cet instant, 'Abd al-Qadir posa son regard spirituel sur le voleur. Par la permission de Dieu, en cet instant, il purifia son cœur et l'éleva au rang de Wilayah (sainteté). La tradition hagiographique ajoute un détail qui fusionne tous les éléments de notre histoire : juste à ce moment-là, l'un des Abdal (les Substituts, de la Partie I) était décédé. 'Abd al-Qadir, agissant en tant que Qutb (Pôle) et chef du Diwan, envoya le voleur repenti prendre sa place dans la hiérarchie des saints. C'est le Karamat ultime : non pas plier la physique, mais transmuter une âme corrompue en un Wali et l'insérer dans le gouvernement céleste.

Sous-partie II.B : La Chantre de l'Amour Pur : Rabi'a al-Basriyya, le Karamat du Cœur

L'histoire des Awliya n'est pas seulement une épopée de pouvoir spirituel. Elle est, plus profondément encore, une histoire d'Amour (Mahabba). Pour comprendre cette dimension, il faut remonter le temps, un siècle avant Jilani, et se rendre à Bassorah, en Irak, pour rencontrer une femme extraordinaire : Rabi'a al-Basriyya (m. 801).

Rabi'a était une ancienne esclave, affranchie en raison de sa piété évidente. Sa vie fut une ascèse rigoureuse, mais son enseignement a révolutionné la spiritualité islamique. Elle a déplacé le centre de gravité de la dévotion.

L'histoire la plus célèbre à son sujet la dépeint courant dans les rues de Bassorah. Dans une main, elle tenait une torche allumée ; dans l'autre, un seau d'eau. Les habitants, interloqués, lui demandèrent : « Où vas-tu, Rabi'a? » Elle répondit : « Je vais au Ciel. J'apporte de l'eau pour éteindre les feux de l'Enfer, et cette torche pour incendier les jardins du Paradis. » « Mais pourquoi? » « Pour que les hommes n'adorent plus Allah par peur de l'un ou par désir de l'autre. Pour qu'ils L'adorent enfin pour Lui-même, pour Sa Beauté Éternelle. »

Ce récit, qu'il soit historique ou hagiographique, capture l'essence de sa doctrine. Avant Rabi'a, la spiritualité était dominée par le Zuhd (le renoncement) et le Khawf (la peur du Jugement). Rabi'a a introduit le Mahabba (l'Amour pur) comme le moteur central de la Wilayah.

Son poème le plus célèbre, cité par al-Ghazali, résume sa théologie. C'est sa "fusion" personnelle :

« Je T'aime de deux amours : un amour égoïste (selfish love),
Et un amour dont Toi seul es digne.
L'amour égoïste, c'est que je ne pense qu'à Toi, à l'exclusion de tout autre.
L'amour dont Tu es digne, c'est que Tu lèves les voiles pour que je puisse Te voir.
Ni dans l'un ni dans l'autre je n'ai de mérite,
Mais la louange, dans les deux, est pour Toi. ».

Le plus grand Karamat de Rabi'a n'était pas de déplacer des montagnes. Son miracle était un état de conscience : elle avait atteint une station où elle ne voyait plus que le Divin. Elle a redéfini la sainteté non comme une maîtrise, mais comme un anéantissement dans l'Amour.

Sous-partie II.C : Le Poète de l'Union : Jalal al-Din Rumi

L'histoire de Jalal al-Din Rumi (né en 1207) est le pont qui relie le pouvoir de Jilani et l'amour de Rabi'a, et les fusionne en une voie de transformation.

Rumi n'était pas un mystique errant. Il était un érudit de classe mondiale, un juriste (faqih) Hanafi, un théologien respecté. Comme son père, il était un "Sultan des Savants". Il était le Dhaahir (l'exotérique) incarné.

Puis, sa vie a basculé. Il a rencontré un Wali errant, un derviche à l'allure sauvage nommé Shams de Tabriz. Shams était le Baatin (l'ésotérique) incarné. Dans cette rencontre explosive, le grand professeur Rumi est redevenu un humble disciple. Le feu de l'amour de Shams a, selon la légende, consumé les livres de théologie de Rumi et a allumé dans son cœur le feu du 'Ishq (l'amour passionné et divin).

La transformation fut totale. L'érudit cessa d'écrire des traités de jurisprudence et devint le poète extatique de l'Amour Divin. Ses œuvres monumentales, le Mathnawi et le Diwan-i Shams , ne sont rien d'autre que le récit chanté de son voyage vers l'Union avec le Bien-Aimé.

L'histoire de Rumi est cruciale. Elle nous montre que la sainteté n'est pas un statut statique (comme dans la hiérarchie de Jilani) ni une dévotion purement solitaire (comme chez Rabi'a). C'est une transmission. La Wilayah de Rumi est née de la Wilayah de Shams. Son histoire est la preuve narrative la plus puissante de la nécessité du Murshid (le Guide Spirituel) — la clé de la dernière partie de notre voyage.

(Dans le dernier article, nous verrons comment le comportement des saints est leur plus grand miracle, et comment il est possible de suivre leur voie.)

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